{"id":10720,"date":"2017-02-06T12:56:34","date_gmt":"2017-02-06T11:56:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.alpavista.ch\/Alp11\/?p=10720"},"modified":"2018-02-02T16:46:24","modified_gmt":"2018-02-02T15:46:24","slug":"on-ne-guerit-pas-de-son-enfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/2017\/02\/06\/on-ne-guerit-pas-de-son-enfance\/","title":{"rendered":"On ne gu\u00e9rit pas de son enfance"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est mon territoire. C\u2019est l\u00e0 que commence le Bossu de Paul F\u00e9val, \u00abdans la vall\u00e9e de Louron, entre la vall\u00e9e d\u2019Aure et celle de Barousse\u00bb. C\u2019est aussi l\u00e0 que commence et finit mon premier roman, Glac\u00e9, et par cons\u00e9quent ma tardive carri\u00e8re d\u2019auteur. C\u2019est un territoire grand comme une principaut\u00e9, un ranch dans le Montana ou une \u00eele grecque. Il s\u2019\u00e9tend de la plaine alluviale entre Toulouse et Saint-Gaudens jusqu\u2019au massif de la Maladeta, au-del\u00e0 duquel, comme l\u2019a \u00e9crit Flaubert, \u00abl\u2019esprit peut courir jusqu\u2019\u00e0 S\u00e9ville, jusqu\u2019\u00e0 Tol\u00e8de, jusqu\u2019\u00e0 Cordoue, jusqu\u2019\u00e0 Cadix\u2026\u00bb<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Courir, c\u2019est vite dit. Il faut d\u2019abord sinuer, louvoyer, atermoyer, ruser, monter et descendre, se plier aux caprices du terrain. Cela s\u2019appelle le Comminges. Il d\u00e9bute tr\u00e8s modestement quand on vient de Toulouse, par une plaine assez morne d\u2019abord, des mamelons doucement arrondis ensuite, dont les for\u00eats sont la fourrure, des vall\u00e9es aussi larges que les Champs-Elys\u00e9es ou les Ramblas. Rien de bien palpitant, en somme, ni de tr\u00e8s all\u00e8gre l\u2019hiver venu, quand les brumes ou la pluie noient les champs et les \u00e2mes. Mais d\u00e9j\u00e0 on devine, dans les lointains, la barri\u00e8re d\u00e9finitive, le soul\u00e8vement g\u00e9ologique qui tranche la g\u00e9ographie comme un coup d\u2019\u00e9p\u00e9e.<\/p>\n<p>Ah, les Pyr\u00e9n\u00e9es\u2026 George Sand en parle avec lyrisme \u00e0 Flaubert. Maurice Leblanc y entra\u00eene son Ars\u00e8ne loin de sa Normandie, du c\u00f4t\u00e9 de Luz. Victor Hugo affirme que \u00abtout y est cyclop\u00e9en, vaste, stup\u00e9fiant\u00bb. Il n\u2019y a gu\u00e8re que ce grand neurasth\u00e9nique d\u2019Octave Mirbeau pour s\u2019en plaindre : \u00abSi la montagne est sinistre, que dire de ces lacs &#8211; oh ! ces lacs ! &#8211; dont le bleu faux et cruel ne s\u2019accorde avec rien.\u00bb Le Comminges, c\u2019est la part secr\u00e8te des Pyr\u00e9n\u00e9es.<\/p>\n<p>Moins spectaculaires que Gavarnie, moins c\u00e9l\u00e8bres que le Tourmalet, moins l\u00e9gendaires que la br\u00e8che de Roland, loin de Tarbes comme de Toulouse, et plus encore de l\u2019Atlantique et de la M\u00e9diterran\u00e9e, ses cols et ses sommets, ses ruisseaux murmurants, ses pacages d\u00e9clives et le vent noir de ses for\u00eats, ses mini-soci\u00e9t\u00e9s douairi\u00e8res et ses trop vertes vall\u00e9es ne se livrent pas ais\u00e9ment.<\/p>\n<p>Et que dire de ses habitants. Y d\u00e9barquer quand on vient du Midi phraseur et pipelet, comme le firent mes parents, c\u2019est passer d\u2019Ath\u00e8nes \u00e0 Sparte, de Port-R\u00e9al \u00e0 Winterfell.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re en souffrit longtemps, mon p\u00e8re ne disait rien, j\u2019ai grandi dans son silence. Mais il y avait les mots, ceux des livres qu\u2019il m\u2019achetait. Et ces cimes omnipr\u00e9sentes. Je suis n\u00e9 au bord de la mer, j\u2019ai grandi au pied des montagnes. Evasion horizontale, \u00e9vasion verticale, \u00e9vasion dans les livres. Enferm\u00e9 dans ses limites ontologiques, le Comminges enseigne l\u2019\u00e9vasion. C\u2019est un tout petit pays, et pourtant il a dans ma g\u00e9ographie la taille d\u2019un continent\u2026<\/p>\n<p>J\u2019y retourne en esprit, faute d\u2019en arpenter aujourd\u2019hui les sentes et les sommets. J\u2019y reviendrai un jour, peut-\u00eatre d\u00e9finitivement, comme l\u2019ami, le fr\u00e8re qu\u2019on a accompagn\u00e9 en ce mois de d\u00e9cembre, dans ce petit cimeti\u00e8re qui regarde les montagnes. On ne gu\u00e9rit pas de son enfance &#8211; encore moins des lieux qu\u2019elle a hant\u00e9s.<\/p>\n<p>Bernard Minier<br \/>\nEcrivain<br \/>\n<em>Lib\u00e9ration du 6 f\u00e9vrier 2017<\/em><\/p>\n<input class=\"fooboxshare_post_id\" type=\"hidden\" value=\"10720\"\/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est mon territoire. C\u2019est l\u00e0 que commence le Bossu de Paul F\u00e9val, \u00abdans la vall\u00e9e de Louron, entre la vall\u00e9e d\u2019Aure et celle de Barousse\u00bb. C\u2019est aussi l\u00e0 que commence et finit mon premier roman, Glac\u00e9, et par cons\u00e9quent ma tardive carri\u00e8re d\u2019auteur. C\u2019est un territoire grand comme une principaut\u00e9, un ranch dans le Montana ou une \u00eele grecque. 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