{"id":131,"date":"2005-04-09T17:39:42","date_gmt":"2005-04-09T17:39:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.alpavista.ch\/Alp11\/?p=131"},"modified":"2016-09-19T16:58:33","modified_gmt":"2016-09-19T15:58:33","slug":"le-survivant-croate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/2005\/04\/09\/le-survivant-croate\/","title":{"rendered":"Le survivant Croate"},"content":{"rendered":"<p>Davor Jardas  s&rsquo;est fait aspirer \u00e0 21000 pieds (6400 m\u00e8tres) dans un nuage d&rsquo;orage, v\u00eatu  d&rsquo;un T-shirt et  un short. Son conseil : Lorsque vous voyez des nuages  innocents  commen\u00e7ant \u00e0 bourgeonner jusqu&rsquo;\u00e0 la stratosph\u00e8re, restez derri\u00e8re votre bi\u00e8re et votre t\u00e9l\u00e9.<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nSamedi 26 Juillet 1997. J&rsquo;ai le sentiment que je ne devrais pas voler aujourd&rsquo;hui. Mon ami Matko et moi, nous r\u00e9veillons \u00e0 6h00 du mat&rsquo;, pr\u00e9parons le matos en vitesse, prenons une douche et partons pour Buzet, lieu de la comp\u00e9tition. Le temps n&rsquo;a pas l&rsquo;air terrible. Nous conduisons sous les averses et le thermom\u00e8tre de la voiture indique une temp\u00e9rature ext\u00e9rieure de 16\u00b0C, plut\u00f4t basse pour la saison.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la premi\u00e8re comp\u00e9tition officielle de parapente en Croatie. Toute l&rsquo;\u00e9quipe est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 quand nous arrivons, Boris, Kruno, Karlo, Danko,Bozo, Radovan, Srecko, Leo, Zlatibor, Joza et Sandi. On se voit rarement, alors on prend un caf\u00e9 ensemble en discutant. Je fais partie du comit\u00e9 d&rsquo;organisation. Nous d\u00e9cidons tous de partir pour le d\u00e9co avant midi. Je suis Karlo en voiture, et nous arrivons au d\u00e9co de Raspadalica.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je viens ici. C&rsquo;est  orient\u00e9 Sud, \u00e0 560m au-dessus du niveau de la mer, assez large pour accueillir 4 ailes  en parall\u00e8le , mais relativement court et escarp\u00e9, avec une voie de chemin de fer juste 100m en dessous. Il fait chaud, environ 27\u00b0C, et 2\/8 du ciel  sont couverts par de jolis cumulus. On se met d\u00b4accord sur l\u00b4organisation de la manche et  on proc\u00e8de \u00e0 un briefing  des pilotes. Le d\u00e9part doit avoir lieu en l\u00b4air \u00e0 14h30 et  la balise de d\u00e9part devant \u00eatre install\u00e9e dans une prairie en dessous de la voie ferr\u00e9e. La premi\u00e8re balise \u00e0 contourner est l&rsquo;\u00e9glise de Crnica, \u00e0 l&rsquo;Ouest du d\u00e9part, puis l&rsquo;\u00e9glise St Thomas \u00e0 l&rsquo;Est, puis le grand carrefour au Sud de Buzet, puis \u00e0 nouveau l&rsquo;\u00e9glise de Crnica. L&rsquo;atterro est juste au Nord Ouest de Buzet. Je m&rsquo;\u00e9carte un peu de la foule pour me concentrer et me relaxer un peu, et m&rsquo;imagine un d\u00e9co parfait, des conditions de vol id\u00e9ales et rassurantes. Si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 seul, je n&rsquo;aurais certainement pas vol\u00e9 ce jour l\u00e0. C&rsquo;est difficile \u00e0 expliquer, mais  j\u00b4avais un mauvais pressentiment. Mais en tant que pr\u00e9sident du club Croate le plus important et le plus actif, mon ego en aurait pris un coup si j&rsquo;avais refus\u00e9 de voler sans raison.<\/p>\n<p>L\u00e9o d\u00e9colle en premier, puis Danko. Moi je suis habill\u00e9 en short, avec un petit T-shirt, une chemise en coton et un coupe-vent l\u00e9ger. J&rsquo;attache mon Aircotec Top Navigator sur ma jambe gauche, je r\u00e8gle la fr\u00e9quence de ma radio et v\u00e9rifie qu\u00b4elle re\u00e7oit bien. Je v\u00e9rifie \u00e9galement mon secours, juste au cas o\u00f9&#8230; Je me lance \u00e0 14h05, en plein dans un bon cr\u00e9neau. Apr\u00e8s avoir pris un peu d&rsquo;altitude, je lis les informations sur le vent sur mon Top Navigator:Ouest \/ Sud-Ouest, 16km\/h. Nous volons le long de la cr\u00eate, enroulant quelques thermiques  prot\u00e9g\u00e9s du vent. Bien qu&rsquo;il fasse chaud je sorts mes gants de ma poche lat\u00e9rale et je les enfile. Nous surfons le long de la cr\u00eate jusqu&rsquo;\u00e0 14h25,  cinq minutes avant l&rsquo;heure pr\u00e9vue pour le d\u00e9part.A l&rsquo;Est nous apercevons la superbe montagne d\u00b4Ucka, pr\u00e8s de laquelle se trouve un gros Cumulonimbus d\u00e9versant des trombes d&rsquo;eau. J&rsquo;estime que cela ne devrait pas nous poser de probl\u00e8me, sachant qu&rsquo;il se trouve \u00e0 plus de 20km et sous le vent.<\/p>\n<p>Dix minutes avant le d\u00e9part, j&rsquo;ai atteint une altitude respectable. Ce sont des thermiques doux et r\u00e9guliers, de +0,5 \u00e0 +3 m\/s.A 14h25, Danko, mon instructeur, s&rsquo;entretient bri\u00e8vement \u00e0 la radio avec l&rsquo;\u00e9quipe au sol et, la d\u00e9cision est prise d&rsquo;annuler  la manche. La raison: le surd\u00e9veloppement convectif observ\u00e9 \u00e0 quelques km au Nord de notre position, au dessus du mont Zbevnica (1014m).Un message radio s\u00b4ensuit: Comp\u00e9tition annul\u00e9e, vous \u00eates pri\u00e9s  de vous diriger vers l\u00b4atterrissage. Le message  laisse une impression de calme, pas de pr\u00e9cipitation, pas  de panique, alors je prends mon temps, et je d\u00e9gage vers le Sud, vers le soleil et quelques nuages  blancs et joufflus, sans me m\u00e9fier du monstre noir mena\u00e7ant, arrivant  par le Nord. Grosse erreur&#8230;<\/p>\n<p>L\u00e9o se trouve environ 150m au Sud Ouest et \u00e0 50m au dessus de moi. Je remarque Danko et Karlo \u00e0 l&rsquo;Ouest et au dessus, en train de maintenir les grandes oreilles. Quelques autres sont derri\u00e8re, au Nord et Nord Est. Je suis \u00e0 1300m d&rsquo;altitude et me d\u00e9cide \u00e0 faire ma premi\u00e8re descente aux B \u00e0 14h30.Je descends alors \u00e0 -7m\/s jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre 1000m.C\u00b4est alors que la descente aux B commence \u00e0 partir en crevette (comme une frontale mais avec les stabilos en avant). Je n&rsquo;aime pas \u00e7a du tout, et \u00e7a me fout la trouille.Alors je rel\u00e2che les B, je laisse la voile se regonfler et se stabiliser, puis je reprends ma descente aux B. Apr\u00e8s quelques minutes je regarde mon vario et n&rsquo;en crois pas mes yeux: Je monte \u00e0 +2m\/s. Je l\u00e8ve les yeux, juste le temps de voir L\u00e9o  se faire happer par le nuage, dont la base est descendue \u00e0 1300m.Avant de dispara\u00eetre dans le nuage, il a juste le temps de prendre une photo de moi.Quelques secondes plus tard, toujours en maintenant les B mais montant \u00e0 +5 m\/s, je transperce \u00e0 mon tour la base du nuage et le monde qui m&rsquo;entoure devient blanc.<\/p>\n<p>A ce moment-l\u00e0 je suis parfaitement calme. Je suis encore tr\u00e8s proche du bord du nuage et le GPS de mon Top Navigator dispose de la fonction compas. Me diriger vers le Sud et sortir du nuage ne devrait pas poser trop de probl\u00e8me, mais je perds un temps pr\u00e9cieux \u00e0 me d\u00e9m\u00ealer les pattes entre mon navigateur et mon barreau d\u00b4acc\u00e9l\u00e9rateur. Naviguer en se basant uniquement sur le compas n&rsquo;est pas \u00e9vident. Le temps de r\u00e9action du compas est tel que je crois  faire cap au  Sud et me retrouve en fait  en train d\u00b4aller le Nord.Je  n\u00b4arrive pas \u00e0 y croire. C\u00b4est alors que l\u00b4aiguille de mon vario s\u00b4emballe compl\u00e8tement. Elle virevolte \u00e0 +10m\/s.<\/p>\n<p>Sans crainte particuli\u00e8re je provoque une fermeture frontale pour la premi\u00e8re fois de ma vie,  alors que je sens l\u00b4\u00e9treinte du d\u00e9mon noir se refermer sur moi. Mais m\u00eame avec le bord d&rsquo;attaque compl\u00e8tement ferm\u00e9, je conserve le m\u00eame taux de mont\u00e9e. La sentence tombe dans ma t\u00eate, mot apr\u00e8s mot: Davor, tu  viens d\u00b4entrer dans un Cumulonimbus. J&rsquo;ai lu beaucoup de rapports d&rsquo;accidents \u00e0 ce sujet, mais je  n\u00b4arrive pas \u00e0 m\u00b4en rappeler un seul faisant \u00e9tat de survivants. Il se met \u00e0 faire froid, tr\u00e8s froid. L&rsquo;humidit\u00e9 se condense sur mes v\u00eatements, puis il se met \u00e0 pleuvoir,  et l&rsquo;eau g\u00e8le sur mes v\u00eatements d&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>A la radio  ce n\u00b4est qu\u00b4un hurlement de panique, appelant: \u00ab\u00a0Davor, o\u00f9 es-tu? Radovan, je t&rsquo;en prie, r\u00e9ponds&#8230;\u00a0\u00bbUne voie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e crie  ce conseil: \u00ab\u00a0Davor, \u00e9vite \u00e0 tout prix  de lancer ton secours!\u00a0\u00bbCela fait 10 minutes que je suis entr\u00e9 dans ce monstre et mon altitude est presque de 2600m.<\/p>\n<p>Je me sens \u00e9trangement calme et d\u00e9tendu. Je ne me pr\u00e9occupe pas de la panique \u00e0 la radio, ni  de ses conseils qui semblent absolument inapplicables. Au lieu de \u00e7a, mon esprit est en fait concentr\u00e9 sur  une seule pens\u00e9e:  il faut que je me r\u00e9chauffe. Je dois me prot\u00e9ger du vent, de la pluie et de la glace il faut que je m&rsquo;enveloppe dans quelque chose ou je vais mourir de froid. Je rel\u00e2che ma frontale et d\u00e9cide de lancer mon secours, afin de pouvoir affaler mon parapente, et le tirer jusqu\u00b4\u00e0 l\u00b4enrouler autour de moi en guise d\u00b4abri.  Alors que je relache la frontale, mon vario s&rsquo;affole,   culminant \u00e0 +18m\/s. Je tire  d\u00b4un coup sec sur mon \u00e9l\u00e9vateur A de gauche, les suspentes se d\u00e9tendent compl\u00e8tement, et j&rsquo;engage une spirale. J\u00b4aggripe la poign\u00e9e de mon secours, en position lat\u00e9rale droite, et je le balance dans l\u00b4obscurit\u00e9 lugubre.<\/p>\n<p>Et l\u00e0, c\u00b4est l\u00b4horreur, la peur \u00e0 l\u00b4\u00e9tat pur: mon secours ne se d\u00e9ploie pas et reste en torche, pendouillant  au bout de ses suspentes ma voile est incontr\u00f4lable  et cravat\u00e9e sur sa gauche. Je continue de monter \u00e0 une vitesse effroyable, et il s\u00b4\u00e9coule une \u00e9ternit\u00e9 pour moi avant que le secours ne se d\u00e9ploie.  En fait, quelques secondes plus tard, j\u00b4entends un  craquement sourd et je vois le secours s\u00b4ouvrir, prenant le dessus sur mon aile.  Mon Dieu merci !! Avec une \u00e9nergie dop\u00e9e par une bouff\u00e9e d\u00b4adr\u00e9naline, j\u00b4affale la voile et la ram\u00e8ne jusqu\u00b4\u00e0 moi, \u00e0 la force du poignet, et j\u00b4enroule son nylon tremp\u00e9 autour de mes jambes nues qui frissonnent.<\/p>\n<p>J&rsquo;envoie un message radio pour dire que je suis en vie \u00e0 4500m d&rsquo;altitude, suspendu \u00e0 mon secours  et montant toujours \u00e0 +10m\/s .Ce fut mon dernier message radio. Boris me dira plus tard qu\u00b4il fut horrifi\u00e9 par le hurlement implacable du vario, contrastant avec ma voix calme. La radio hurle en retour: \u00ab\u00a0O\u00f9 es tu Davor? R\u00e9ponds nous!\u00a0\u00bb. Mes chers amis, je crois que je ne peux pas vous parler maintenant,  je dois pr\u00e9server chaque particule d\u00b4\u00e9nergie qui pourrait faire la diff\u00e9rence entre la vie et la mort.<\/p>\n<p>Je me rappelle alors  un rapport d&rsquo;accident faisant \u00e9tat d&rsquo;un parachute s\u00b4\u00e9tant mis en torche au cours d\u00b4une longue descente. Mais je l\u00e8ve les yeux, et mon Czech Sky Systems 32 m2 est stable et en tension. En quelques secondes, j\u00b4\u00e9tablis une relation de confiance avec lui. Des gr\u00ealons me frappent, surgissant de partout \u00e0 la fois, tambourinant sur mon casque, ma sellette, et mon aile. Le vario continue de g\u00e9mir sur une tonalit\u00e9 irr\u00e9elle et je n&rsquo;ose plus regarder ses indications de peur de m&rsquo;\u00e9vanouir. Je suis  en train de me faire secouer dans toutes les directions possibles.<\/p>\n<p>Des \u00e9clairs surgissent de toute part, illuminant la grisaille terne d\u00b4explosions ; \u00e0 gauche, \u00e0 droite, au-dessus et  en-dessous. A chaque seconde un \u00e9clair diffus est imm\u00e9diatement suivi d&rsquo;un grondement de tonnerre. A quelle distance est-il pass\u00e9 celui-l\u00e0 ? Si je suis touch\u00e9 par un \u00e9clair, je  serai grill\u00e9 en moins d\u00b4une seconde. Davor, la probabilit\u00e9 que tu survives \u00e0 cela est nulle, compl\u00e8tement nulle , il faut t&rsquo;y r\u00e9soudre, c\u00b4est un fait. Dans ma position foetale, je prie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment Dieu de me sauver. Y aura-t-il beaucoup de monde \u00e0 mon enterrement? La mort la plus facile serait de s&rsquo;\u00e9vanouir par hypoxie, puis de tomber dans mon secours et  chuter, jusqu\u00b4\u00e0 m&rsquo;\u00e9craser violemment au sol. Mon p\u00e8re, qui  habite pr\u00e8s de Rijeka, se doute t-il que je suis l\u00e0, au dessus de lui, moi son unique fils et que je suis en train de vivre mes derniers  instants?<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup quelque chose d\u00b4autre me traverse l&rsquo;esprit: Davor, comment peux tu penser \u00e0 des choses pareilles, tu ne peux pas abandonner, tu es toujours en vie, as-tu fait tout ce qui \u00e9tait possible pour te prot\u00e9ger?Un coup d&rsquo;oeil rapide au vario m\u00b4indique que je suis \u00e0 6000m!A cette altitude, je vais soit m&rsquo;\u00e9vanouir \u00e0 cause du manque d&rsquo;oxyg\u00e8ne, soit geler. Je d\u00e9cide de respirer plus rapidement pour m&rsquo;hyperventiler, pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9vanouissement par manque d\u00b4oxyg\u00e8ne. L&rsquo;air commence \u00e0 devenir terriblement froid. Je suis en short, \u00e0 pr\u00e8s de 20 000 pieds et le vent souffle violemment. Je suis en train de me refroidir. Non, je n&rsquo;ai pas le droit d&rsquo;avoir froid!Je me rappelle mon ami Kalman. Il s&rsquo;est fait prendre dans une avalanche dans l&rsquo;Himalaya,  au pic de Pisang et il a surv\u00e9cu avec une fracture ouverte \u00e0 la jambe. Il avait une  envie de vivre \u00e9norme: Il ne voulait pas geler sur place,  surtout pas abandonner!Davor, je t&rsquo;interdis le luxe d&rsquo;avoir froid, tu ne peux pas te le permettre  maintenant!<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 quelle altitude vais-je monter? Pendant encore combien de temps? O\u00f9 suis-je? O\u00f9 et quand vais je retomber du nuage?J&rsquo;arrive \u00e0 me calmer \u00e0 nouveau. Je me dis: bien, concentrons-nous maintenant sur ces petits rien qui font la diff\u00e9rence entre la vie et la mort. Pendant  que tu es toujours conscient et OK, que peux tu faire pour toi? Es tu bien envelopp\u00e9 dans la voile?Je lib\u00e8re ma main droite, tire la voile dans mon dos et  j\u00b4essaie de m\u00b4envelopper du mieux possible, utilisant mes derni\u00e8res mol\u00e9cules d&rsquo;\u00e9nergie : je me sens faible. Si je perds connaissance, il est important de ne pas suffoquer. Je laisse ma t\u00eate pendre sur ma poitrine,  de fa\u00e7on \u00e0 \u00eatre capable de respirer m\u00eame si je perds conscience. Il est aussi important que je ne g\u00e8le pas. Je v\u00e9rifie donc que ma voile est bien enroul\u00e9e et assur\u00e9e autour de moi. Je fais semblant de perdre connaissance un instant,  rel\u00e2chant  mes mains. Tout semble OK. L&rsquo;aile ne risque t-elle pas de s&rsquo;enchev\u00eatrer dans le secours?<\/p>\n<p>Le Cunimb me tire encore plus haut, jusqu&rsquo;\u00e0 6500m, \u00e0 la vitesse de +20 m\/s. Le froid est insoutenable. Le pire de tout, c&rsquo;est le vent glac\u00e9 qui souffle entre la sellette et mon dos, l\u00e0 o\u00f9 je ne suis pas prot\u00e9g\u00e9. Mes cuissardes me  cisaillent au niveau de l&rsquo;aine, ce qui me lance  des \u00e9clairs de souffrance \u00e0 travers le corps, mais ce  n&rsquo;est  rien compar\u00e9 \u00e0 tout le reste. Le secours tourne autour de moi et  donne des coups dans tous les sens. Je ne sais m\u00eame plus s&rsquo;il est au-dessus ou en-dessous de moi. Franchement je m&rsquo;en  fous.<\/p>\n<p>Puis je commence \u00e0 descendre, \u00e0 -3 m\/s puis -17 m\/s, jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre 3300m, puis je monte \u00e0 nouveau, jusqu&rsquo;\u00e0 5500m, puis je redescends encore. Tout \u00e0 coup je vois quelque chose. La Terre! Je n&rsquo;en crois pas mes yeux. Je reprends espoir, je vais peut \u00eatre en r\u00e9chapper. La Terre, notre M\u00e8re la Terre, elle existe, elle est l\u00e0, je la vois et je me dirige vers elle. Un lac superbe, des for\u00eats, la nature. La gr\u00eale tombe presque \u00e0 l&rsquo;horizontale, elle se r\u00e9chauffe, fond, et se transforme en grosses gouttes de pluie. Mais le secours d\u00b4agite et tournoie, incontr\u00f4lable.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une situation compl\u00e8tement nouvelle. Je suis maintenant enti\u00e8rement concentr\u00e9 vers mon prochain probl\u00e8me: l&rsquo;atterrissage. J&rsquo;essaye de me d\u00e9gager de mon aile  enroul\u00e9e autour de moi, pour la lib\u00e9rer en partie et qu&rsquo;elle puisse freiner ma chute, mais je suis trop entortill\u00e9 dedans. Le tableau s\u00b4assombrit: je me dirige maintenant vers des lignes \u00e9lectriques et une for\u00eat calcin\u00e9e qui pointe ses branches nues et ac\u00e9r\u00e9es dans toutes les directions. Oh, non! Apr\u00e8s tout ce que viens de traverser, vais je finir dans des lignes \u00e0 haute tension ou empal\u00e9 sur ces branches tendues comme des lances? Davor, ne sois un ingrat apr\u00e8s ce miracle qui t&rsquo;a permis de te sortir de ce Cunimb sain et sauf ! Dans ma t\u00eate, je  me pr\u00e9pare \u00e0 atterrir et  \u00e0 faire un roul\u00e9-boul\u00e9 de parachutiste. Le sol d\u00e9file sous moi comme si je conduisais sur une autoroute. Je m&rsquo;\u00e9tire, essaye de resserrer mes jambes, me pr\u00e9pare  au roul\u00e9-boul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;atterrissage. Je passe juste \u00e0 quelques m\u00e8tres au-dessus de la ligne \u00e9lectrique, et je percute un arbre avec mon airbag   qui encaisse le choc. Je suis l\u00e0, debout sur mes deux pieds, gel\u00e9, tremp\u00e9,  terroris\u00e9, en \u00e9tat de choc, mais en vie et sans une seule \u00e9gratignure. Cela semble compl\u00e8tement irr\u00e9el! Je tremble encore de froid. Il  pleut des cordes. J&rsquo;enregistre  le vol sur mon Top Nav, et m&rsquo;aper\u00e7ois que j&rsquo;ai parcouru 21km depuis que je suis entr\u00e9 dans le nuage.<\/p>\n<p>Je marche jusqu&rsquo;\u00e0 la route et me plante au milieu pour essayer de me faire prendre en stop, mais Personne ne s&rsquo;arr\u00eate. Tout en tremblant, je continue \u00e0 marcher en me disant: \u00ab\u00a0Davor, tu ressembles \u00e0 un lutin sortant de sa for\u00eat, compl\u00e8tement tremp\u00e9, avec un sac \u00e0 dos sur la t\u00eate, couvert de feuilles et avec un paquet de nylon dans les mains. Qui serait assez fou pour te prendre dans sa voiture? Mais, je suis d\u00e9tendu. Il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;une question de vie ou de mort. Bient\u00f4t, j&rsquo;arrive au village de S\u00e4us\u00f6njevica. La civilisation,  des gens! Je passe au voisinage du cimeti\u00e8re et m&rsquo;approche d&rsquo;une maison r\u00e9cente. Il y a des signes de vie: un v\u00e9lo d&rsquo;enfant, une voiture, des outils, du bazar par ici par l\u00e0. Je me hisse, crev\u00e9, en haut des escaliers menant au premier \u00e9tage, sonne et frappe \u00e0 la porte.<\/p>\n<p>Un homme appara\u00eet. Je  n\u00b4arrive pas \u00e0 retenir mon torrent d&rsquo;\u00e9motion: \u00ab\u00a0S&rsquo;il vous pla\u00eet, excusez moi, je volais en parapente et je me suis fait aspirer  par un nuage d&rsquo;orage, je suis frigorifi\u00e9 et  choqu\u00e9, est-ce que je peux appeler mes amis d&rsquo;ici, aidez moi s&rsquo;il vous pla\u00eet&#8230;\u00a0\u00bbBranko Rabar me fait entrer chez lui. Un grand homme!Je lui donne le num\u00e9ro de l&rsquo;organisation. Sa femme m\u00b4enveloppe dans une couverture pour me r\u00e9chauffer. Je leur dis: \u00ab\u00a0C&rsquo;est un vrai miracle que je sois ici en train de vous parler&#8230;\u00a0\u00bbJe prends une douche et l&rsquo;eau chaude  me lib\u00e8re de toute ma crasse, ma sueur, ma peur et me d\u00e9tend.<\/p>\n<p>Nous prenons un th\u00e9 sur le balcon, baign\u00e9 de soleil, le ciel est d&rsquo;un bleu pur et il n&rsquo;y a plus de trace du nuage d\u00b4orage contre lequel je me suis battu cet apr\u00e8s midi. Il est environ 4h00, seulement 1 heure et demi apr\u00e8s que je sois entr\u00e9 dans le Cunimb, une journ\u00e9e  radicalement diff\u00e9rente vient de commencer.<\/p>\n<p><strong>LES AUTRES&#8230;<\/strong><br \/>\nMon instructeur Danko  s\u00b4est pris plusieurs vrille \u00e0 plat dont il s&rsquo;est sorti par un  d\u00e9crochage complet de son aile, apr\u00e8s  lequel il a fini par atterrir dans une prairie. Karlo  a subi un d\u00e9part en n\u00e9gatif pr\u00e8s du sol. Il a lanc\u00e9 son secours \u00e0 environ 30m\/sol et celui-ci  ne s\u00b4est quasiment pas ouvert. Il a r\u00e9ussi \u00e0 atterrir indemne apr\u00e8s que son aile se soit accroch\u00e9e dans un pyl\u00f4ne \u00e9lectrique puis d\u00e9chir\u00e9e  en encaissant son poids. Srecko a tir\u00e9 tous les \u00e9l\u00e9vateurs d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, une manoeuvre nouvelle en parapente. La voile est entr\u00e9e dans une auto-rotation vertigineuse qu&rsquo;il a tenue pendant 20 minutes, se maintenant tout juste sous la base du nuage. Il est ensuite rest\u00e9 plusieurs jours sans sentir ses bras. Radovan a fait les grandes oreilles, ne maintenant que quelques caissons ouverts. Il a continu\u00e9 \u00e0 monter \u00e0 +10 m\/s, mais a finalement \u00e9t\u00e9 \u00e9ject\u00e9 par le Cunimb. Compl\u00e8tement d\u00e9sorient\u00e9, il n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer son aile \u00e0 temps et est venu percuter le sol brutalement. Aussi incroyable que cela puisse para\u00eetre, il n&rsquo;a eu que quelques grosses contusions et s&rsquo;est tordu la cheville.<\/p>\n<p>Kruno a d\u00e9clench\u00e9 un  d\u00e9crochage, mais lorsqu&rsquo;il a  remont\u00e9 les mains, sa voile  a fait une violente abatt\u00e9e et a fini par partir en cravate, alors il a  fait son secours. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9 par le Cunimb, mais il n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0  affaler son aile et  il a tap\u00e9 le sol assez fort, se tassant les vert\u00e8bres, mais sans cons\u00e9quence grave. Leo a subi les m\u00eames horreurs que moi dans le nuage. Il n&rsquo;a pas  fait secours (il avait une veste combinaison ski), mais il a maintenu une fermeture frontale int\u00e9grale en glissant ses jambes  derri\u00e8re ses \u00e9l\u00e9vateurs A et en les tirant vers le bas. Il a fini sa course dans une for\u00eat pr\u00e8s de Ucka.<\/p>\n<p>En tout, 7 cierges auraient pu \u00eatre allum\u00e9s, mais nous nous en sommes tous sortis.Le soir m\u00eame,  nous nous sommes install\u00e9s \u00e0 la pension, et j&rsquo;ai invit\u00e9 tout le monde au restaurant pour f\u00eater notre nouvelle vie. Ce restaurant avait un nom symbolique: Fortuna.Apr\u00e8s le d\u00eener, je suis aller me coucher.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai remerci\u00e9 Dieu de m&rsquo;avoir sauv\u00e9 la vie et je me suis \u00e9croul\u00e9 de sommeil, compl\u00e8tement \u00e0 bout de forces.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"\/Alp11\/wp-content\/uploads\/Images_Site\/Chroniques\/en-haut\/barograph.gif\" alt=\"\" align=\"left\" \/><\/p>\n<input class=\"fooboxshare_post_id\" type=\"hidden\" value=\"131\"\/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Davor Jardas  s&rsquo;est fait aspirer \u00e0 21000 pieds (6400 m\u00e8tres) dans un nuage d&rsquo;orage, v\u00eatu  d&rsquo;un T-shirt et  un short. Son conseil : Lorsque vous voyez des nuages  innocents  commen\u00e7ant \u00e0 bourgeonner jusqu&rsquo;\u00e0 la stratosph\u00e8re, restez derri\u00e8re votre bi\u00e8re et votre t\u00e9l\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":8572,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,356],"tags":[96,100,101],"class_list":["post-131","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-chroniques","category-en-haut-chroniques","tag-croatie","tag-cumulus","tag-parapente"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=131"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8572"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=131"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=131"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=131"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}