{"id":25,"date":"2002-09-17T08:06:31","date_gmt":"2002-09-17T07:06:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.alpavista.ch\/Alp11\/?p=25"},"modified":"2016-09-30T04:18:51","modified_gmt":"2016-09-30T03:18:51","slug":"le-vttiste-et-le-pelican","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alpavista.ch\/Alp11\/2002\/09\/17\/le-vttiste-et-le-pelican\/","title":{"rendered":"Le Vttiste et le P\u00e9lican"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait il y a peu d&rsquo;ann\u00e9es, disons quelques jours, dans une petite \u00eele des cara\u00efbes, s\u00e9journait un vttiste, qui ne pouvait satisfaire \u00e0 sa passion d\u00e9vorante.   <\/p>\n<p> Lev\u00e9 t\u00f4t, l&rsquo;homme \u00e9tait confortablement assis \u00e0 la terrasse de sa chambre. Devant lui, \u00e0 quelques pas, la mer infatigable s&rsquo;\u00e9crasait lourdement contre une digue rocheuse avec un bruit de gargouille perc\u00e9e. Tout pr\u00e9s, le clic-clac r\u00e9gulier d&rsquo;une cisaille de jardinier se rapprochait. L&rsquo;homme esquissa un mouvement de recul, tel un iguane surpris sous le doux soleil matinal. Les cisailles, terriblement aff\u00fbt\u00e9es, coupaient tout ce qui d\u00e9passait de la haie, tiges dures comme bouts mous. &#8211; Hello ! <br \/>\n &#8211; Hi !  <br \/>\n &#8211; Connaissez-vous des spots sympas \u00e0 Saint-Martin o\u00f9 je pourrais faire du vtt ? <br \/>\n L&rsquo;\u00e9change fut de courte dur\u00e9e, le jardinier parlait un anglais insulaire que plusieurs classes de terminale n&rsquo;auraient pu d\u00e9coder. Dommage car le vttiste avait faim. Seulement deux heures de vtt en dix jours, c&rsquo;\u00e9tait pas un r\u00e9gime mais un je\u00fbne mortif\u00e8re. <\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nAmer, le regard de l&rsquo;homme naviguait maintenant entre le ciel et l&rsquo;eau, coll\u00e9 aux arabesques fantasques d&rsquo;un dr\u00f4le d&rsquo;oiseau. Ni beau, ni laid. Un corps pataud, sombre comme un ciel cyclonique, une t\u00eate plus claire prolong\u00e9e d&rsquo;un long bec \u00e9troit tr\u00e8s effil\u00e9. Port\u00e9 par des ailes immenses, il planait avec \u00e9l\u00e9gance au dessus d&rsquo;une mer si cristalline qu&rsquo;il pouvait tout \u00e0 loisir y choisir ses victimes. A plusieurs reprises, devant l&rsquo;homme, il effectua un vol en piqu\u00e9, le cou tendu comme une fl\u00e8che et les ailes ferm\u00e9es. A chaque fois, l&rsquo;entr\u00e9e dans l&rsquo;eau \u00e9tait parfaite, \u00e9touff\u00e9e par le ressac r\u00e9gulier des flots. Puis, apr\u00e8s avoir captur\u00e9 sa proie, il se laissait flotter en surface pour l&rsquo;avaler goul\u00fbment.  <br \/>\n &#8211; M&rsquo;agace, ce p\u00e9lican ! clama l&rsquo;homme. <br \/>\n &#8211; Qui es-tu, toi ?&#8230; Tu te pr\u00e9tends vttiste mais que fais-tu allong\u00e9 sur un canap\u00e9 ? <br \/>\n L&rsquo;homme avait les yeux exorbit\u00e9s. Le p\u00e9lican, pos\u00e9 sur la terrasse, venait de lui parler. &#8211; &#8230; Tu as un oc\u00e9an entier pour p\u00eacher, P\u00e9lican, mais moi je n&rsquo;ai qu&rsquo;une toute petite \u00eele pour rider ! O\u00f9 puis-je faire du vtt ? <br \/>\n &#8211; Es-tu all\u00e9 \u00e0 Little Bay ? <br \/>\n &#8211; J&rsquo;ai lou\u00e9 hier un bike chez Frog Leg&rsquo;s et encha\u00een\u00e9 deux heures dans ce sentier parfum\u00e9 au crottin de cheval. <br \/>\n &#8211; Et Bellevue, connais-tu ? C&rsquo;est l\u00e0 que se d\u00e9roulent les comp\u00e9titions Guadeloupe, Martinique et Saint-Martin. <br \/>\n &#8211; C&rsquo;est sur un terrain priv\u00e9 et j&rsquo;ai pas trouv\u00e9 l&rsquo;entr\u00e9e. <br \/>\n &#8211; Bon, oublie tout \u00e7a, j&rsquo;ai le spot de tes r\u00eaves. Viens ! <br \/>\n Aussit\u00f4t, spad sur l&rsquo;\u00e9paule, le vttiste grimpa sur le dos de l&rsquo;oiseau comme une souris affam\u00e9e sur un garde-manger. Dans son coin, le jardinier continuait \u00e0 tailler la haie, tranquillement, il n&rsquo;avait rien vu ni rien entendu.   <\/p>\n<p> Port\u00e9 par les vents aliz\u00e9s venus du grand large, le dr\u00f4le d&rsquo;\u00e9quipage survola tour \u00e0 tour les magnifiques plages de sable fin bord\u00e9es de falaises ocres, les collines arides parsem\u00e9es de cactus cierges et les fonds de vall\u00e9e o\u00f9 paissent quelques boucs efflanqu\u00e9s. Mais le vttiste \u00e9tait ailleurs. Il ne vit pas cette mer turquoise dont l&rsquo;\u00e9cume ressemblait \u00e0 des nuages blancs \u00e9chou\u00e9s sur le rivage, ni ces nombreuses voiles multicolores dansant sur les vagues ti\u00e8des, ni ces corps fan\u00e9s exhibant leur bronzage int\u00e9gral, ni ces villas opulentes entour\u00e9es de murs infranchissables, ni le front de mer de Marigot o\u00f9 il fait pourtant bon consommer le mythique \u00a0\u00bb bois band\u00e9 \u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;ombre d&rsquo;un parasol. Non, il \u00e9tait ailleurs car depuis un moment son bras gauche lui faisait mal. Alors il changea son vtt d&rsquo;\u00e9paule.   <\/p>\n<p> &#8211; C&rsquo;est encore loin ? <br \/>\n &#8211; Sois patient ! <br \/>\n &#8211; Tu sembles tr\u00e8s bien conna\u00eetre cette \u00eele, P\u00e9lican ! <br \/>\n &#8211; Nous \u00e9tions parmi les premiers occupants de ces rivages. Nous avons vu arriver tout d&rsquo;abord les Arawaks, ces tribus paisibles, massacr\u00e9s plus tard par les belliqueux indiens cara\u00efbes. Puis un jour de grande temp\u00eate, sont arriv\u00e9s les terribles hommes blancs. Aussit\u00f4t, ils ont extermin\u00e9s tous les indiens. Puis, non satisfait, ils se sont battus entre eux. Mais, fatigu\u00e9s de guerroyer pour la possession de l&rsquo;\u00eele &#8211; un coup \u00e0 toi, un coup \u00e0 moi &#8211; fran\u00e7ais et hollandais d\u00e9cid\u00e8rent de se la partager. Et pour proc\u00e9der au partage, deux coureurs \u00e0 pied furent choisis et mis dos \u00e0 dos, en un m\u00eame point de la c\u00f4te. Ils devaient parcourir chacun un demi tour de l&rsquo;\u00eele. Leur point de rencontre et leur point de d\u00e9part serviraient \u00e0 tracer une ligne droite faisant fronti\u00e8re. Et sais-tu qui a \u00e9t\u00e9 le plus rapide, donnant ainsi les 3\/4 de l&rsquo;\u00eele \u00e0 sa nation ? demanda le p\u00e9lican. <br \/>\n &#8211; Non, fit le vttiste. <br \/>\n &#8211; Le fran\u00e7ais ! Cela t&rsquo;\u00e9tonne ? <br \/>\n &#8211; Son capitaine l&rsquo;avait sans doute menac\u00e9 d&rsquo;aller compter les dents des requins s&rsquo;il tra\u00eenait. L&rsquo;histoire a oubli\u00e9 son nom. Aussi moi je veux bien refaire le partage aujourd&rsquo;hui et en vtt. &#8211; Le r\u00e9sultat ne sera sans doute pas le m\u00eame&#8230; Vttiste ! <br \/>\n Apr\u00e8s quelques secondes, le p\u00e9lican repris sur un ton plus grave : <br \/>\n &#8211; Mais le pire sur l&rsquo;\u00eele, h\u00e9las, \u00e9tait encore \u00e0 venir ! Pendant deux si\u00e8cles, des milliers d&rsquo;hommes furent d\u00e9barqu\u00e9s, cha\u00eenes aux pieds, en provenance des c\u00f4tes africaines. La douce caresse des vents aliz\u00e9s ne consolera jamais cette souffrance inhumaine. <br \/>\n Le vttiste n&rsquo;\u00e9coutait plus. Il \u00e9tait inquiet car le ciel s&rsquo;assombrissait et il serra son v\u00e9lo fort contre lui. Une d\u00e9charge \u00e9lectrique au milieu des nuages d&rsquo;orage, si elle pouvait ressouder les micro-f\u00ealures de son cadre, risquait de d\u00e9plumer fatalement sa monture. <br \/>\n &#8211; Aujourd&rsquo;hui Saint-Martin est toujours coup\u00e9e en deux, poursuivit le p\u00e9lican, insouciant. Cette situation satisfait beaucoup de monde. Moi par exemple, je m&rsquo;en mets plein la poche en partie hollandaise et une fois par mois je vais \u00e0 la conserverie des assedics en partie fran\u00e7aise prendre du pognon sal\u00e9. <br \/>\n &#8211; Du poisson sal\u00e9, tu veux dire. <br \/>\n &#8211; Tes neurones tournent plus vite que tes jambes&#8230;Vttiste ! <br \/>\n Le vol dura encore quelques minutes. Les gros nuages gris semblaient contourner l&rsquo;\u00eele. <br \/>\n &#8211; Nous sommes arriv\u00e9s, dit le p\u00e9lican. <br \/>\n Le vttiste \u00e9carquilla les yeux. <br \/>\n &#8211; Mais je ne vois rien, si ce n&rsquo;est de l&rsquo;eau \u00e0 perte de vue. <br \/>\n Au m\u00eame moment, l&rsquo;oiseau effectua un virage serr\u00e9 sur sa gauche d\u00e9s\u00e9quilibrant ainsi le vttiste. <br \/>\n &#8211; Regarde, dit-il, voici maintenant Philipsburg au fond de sa baie. <br \/>\n Mais le regard du vttiste \u00e9tait fix\u00e9 droit devant sur une falaise abrupte qui se rapprochait dangereusement. <br \/>\n &#8211; Tu ne vas pas me laisser tomber sur ces rochers, P\u00e9lican ?  <br \/>\n &#8211; C&rsquo;est la presqu&rsquo;\u00eele de Fort Amsterdam qui prot\u00e9ge la ville. Et c&rsquo;est notre terminus. <br \/>\n Et aussit\u00f4t il commen\u00e7a \u00e0 piquer au grand d\u00e9sarroi de son  passager affol\u00e9.   <\/p>\n<p> Soudain, de derri\u00e8re la falaise, au large des r\u00e9cifs, commen\u00e7a \u00e0 appara\u00eetre la longue silhouette blanche d&rsquo;un navire immobile. A la simple vue de la proue \u00e9lanc\u00e9e, le coeur du vttiste, d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat \u00e0 exploser, s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ra encore. \u00ab\u00a0C&rsquo;est incroyable !\u00a0\u00bb pensa-t-il, fascin\u00e9 par cette apparition inattendue. \u00ab\u00a0Il est beau comme une sir\u00e8ne endormie sur l&rsquo;eau et scintille telle une perle pr\u00e9cieuse \u00e9chapp\u00e9e de sa coquille ! C&rsquo;est autre chose que ces immeubles flottants ancr\u00e9s tous les matins \u00e0 Pointe Blanche.\u00a0\u00bb <br \/>\n Le p\u00e9lican \u00e9tait silencieux. Il connaissait trop bien ce refrain. La vue du Norway, au mouillage \u00e0 Great Bay, leur faisait \u00e0 tous le m\u00eame effet. <br \/>\n &#8211; Connais-tu l&rsquo;histoire de ce paquebot transatlantique ? lui demanda le vttiste d&rsquo;une voie charg\u00e9e d&rsquo;\u00e9motion. <br \/>\n &#8211; Peut m&rsquo;importe. Je vais te d\u00e9poser sur le pont arri\u00e8re. A cette heure-ci le paquebot est d\u00e9sert. Les touristes sont \u00e0 terre en train de faire du shopping et les hommes d&rsquo;\u00e9quipage se reposent. Tu as deux heures pour rider ensuite je reviens te prendre. Le vttiste aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 plus. \u00a0\u00bb Le France \u00ab\u00a0, grand comme un arrondissement de Paris et haut comme la Tour Effel, regorgeait de charmes cach\u00e9s. <br \/>\n Le parcours d\u00e9buta au milieu des transats qui bordent la piscine arri\u00e8re. Ensuite le vttiste avala des kilom\u00e8tres de couloirs lustr\u00e9s, ouvrant de-ci de-l\u00e0 quelques portes capitonn\u00e9es. Derri\u00e8re, salons et cabines \u00e9talaient ostensiblement leur faste mondain. Dop\u00e9 par le d\u00e9cor somptueux de ce mythe flottant \u00e0 l&rsquo;\u00e2me immortelle, le vttiste euphorique r\u00e9ussissait tout ce qu&rsquo;il tentait : les virages en \u00e9pingles au bout des ponts ext\u00e9rieurs, la plong\u00e9e dans les escaliers m\u00e9talliques, les franchissements des bas de porte, la travers\u00e9e du bar en surfant sur l&rsquo;ar\u00eate du comptoir, la descente en spirale de l&rsquo;escalier de la salle \u00e0 manger, le demi-tour sur la roue avant au milieu de l&rsquo;\u00e9troite piste de danse, et pour finir un water-jump dans la piscine du pont avant avec prise d&rsquo;\u00e9lan par dessus le bastingage. \u00a0\u00bb Alors P\u00e9lican&#8230; il est o\u00f9 le pr\u00e9tendu vttiste ? \u00a0\u00bb dit l&rsquo;homme en regardant l&rsquo;oiseau pos\u00e9 maintenant sur le mat radar.   <\/p>\n<p> Le jour d\u00e9clinait lentement. Une lumi\u00e8re douce orang\u00e9e enveloppa le paquebot. Au loin les navettes, de retour des \u00eeles Saba et Saint-Barth, se rapprochaient peu \u00e0 peu. Sur la c\u00f4te les immenses n\u00e9ons clignotants des casinos tissaient leurs toiles de lumi\u00e8re, o\u00f9 viendraient se prendre dans un instant de nombreux touristes fortun\u00e9s. \u00a0\u00bb C&rsquo;est l&rsquo;heure, allons-y ! \u00a0\u00bb fit le p\u00e9lican.   <\/p>\n<p> Quelques minutes plus tard, l&rsquo;homme retrouvait sa terrasse d&rsquo;h\u00f4tel, d\u00e9serte. Le jardiner \u00e9tait parti. <br \/>\n Le p\u00e9lican fixa le vttiste : <br \/>\n &#8211; Tu me dois 400 USD ! \u00a0\u00bb dit-il. <br \/>\n L&rsquo;homme sursauta : <br \/>\n &#8211; Dis donc, P\u00e9lican, y&rsquo;a pas \u00e9crit \u00a0\u00bb Oncle Sam \u00ab\u00a0, l\u00e0 ! dit-il en d\u00e9signant son front d&rsquo;o\u00f9 perlaient encore quelques gouttes de sueur. <br \/>\n Amis vttistes, si un jour comme ce rider, vous allez \u00e0 Saint-Martin, m\u00e9fiez-vous des p\u00e9licans voraces qui vous vendent \u00e0 prix d&rsquo;or des r\u00eaves luxueux inutiles mais aussi de ce que l&rsquo;on vous y sert \u00e0 boire.<\/p>\n<input class=\"fooboxshare_post_id\" type=\"hidden\" value=\"25\"\/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait il y a peu d&rsquo;ann\u00e9es, disons quelques jours, dans une petite \u00eele des cara\u00efbes, s\u00e9journait un vttiste, qui ne pouvait satisfaire \u00e0 sa passion d\u00e9vorante.   <\/p>\n<p> Lev\u00e9 t\u00f4t, l&rsquo;homme \u00e9tait confortablement assis \u00e0 la terrasse de sa chambre. Devant lui, \u00e0 quelques pas, la mer infatigable s&rsquo;\u00e9crasait lourdement contre une digue rocheuse avec un bruit de gargouille perc\u00e9e. Tout pr\u00e9s, le clic-clac r\u00e9gulier d&rsquo;une cisaille de jardinier se rapprochait. L&rsquo;homme esquissa un mouvement de recul, tel un iguane surpris sous le doux soleil matinal. Les cisailles, terriblement aff\u00fbt\u00e9es, coupaient tout ce qui d\u00e9passait de la haie, tiges dures comme bouts mous. &#8211; Hello ! <br \/>\n &#8211; Hi !  <br \/>\n &#8211; Connaissez-vous des spots sympas \u00e0 Saint-Martin o\u00f9 je pourrais faire du vtt ? <br \/>\n L&rsquo;\u00e9change fut de courte dur\u00e9e, le jardinier parlait un anglais insulaire que plusieurs classes de terminale n&rsquo;auraient pu d\u00e9coder. Dommage car le vttiste avait faim. 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