Le Vttiste et le Pélican

C’était il y a peu d’années, disons quelques jours, dans une petite île des caraïbes, séjournait un vttiste, qui ne pouvait satisfaire à sa passion dévorante.

Levé tôt, l’homme était confortablement assis à la terrasse de sa chambre. Devant lui, à quelques pas, la mer infatigable s’écrasait lourdement contre une digue rocheuse avec un bruit de gargouille percée. Tout prés, le clic-clac régulier d’une cisaille de jardinier se rapprochait. L’homme esquissa un mouvement de recul, tel un iguane surpris sous le doux soleil matinal. Les cisailles, terriblement affûtées, coupaient tout ce qui dépassait de la haie, tiges dures comme bouts mous. – Hello !
– Hi !
– Connaissez-vous des spots sympas à Saint-Martin où je pourrais faire du vtt ?
L’échange fut de courte durée, le jardinier parlait un anglais insulaire que plusieurs classes de terminale n’auraient pu décoder. Dommage car le vttiste avait faim. Seulement deux heures de vtt en dix jours, c’était pas un régime mais un jeûne mortifère.


Amer, le regard de l’homme naviguait maintenant entre le ciel et l’eau, collé aux arabesques fantasques d’un drôle d’oiseau. Ni beau, ni laid. Un corps pataud, sombre comme un ciel cyclonique, une tête plus claire prolongée d’un long bec étroit très effilé. Porté par des ailes immenses, il planait avec élégance au dessus d’une mer si cristalline qu’il pouvait tout à loisir y choisir ses victimes. A plusieurs reprises, devant l’homme, il effectua un vol en piqué, le cou tendu comme une flèche et les ailes fermées. A chaque fois, l’entrée dans l’eau était parfaite, étouffée par le ressac régulier des flots. Puis, après avoir capturé sa proie, il se laissait flotter en surface pour l’avaler goulûment.
– M’agace, ce pélican ! clama l’homme.
– Qui es-tu, toi ?… Tu te prétends vttiste mais que fais-tu allongé sur un canapé ?
L’homme avait les yeux exorbités. Le pélican, posé sur la terrasse, venait de lui parler. – … Tu as un océan entier pour pêcher, Pélican, mais moi je n’ai qu’une toute petite île pour rider ! Où puis-je faire du vtt ?
– Es-tu allé à Little Bay ?
– J’ai loué hier un bike chez Frog Leg’s et enchaîné deux heures dans ce sentier parfumé au crottin de cheval.
– Et Bellevue, connais-tu ? C’est là que se déroulent les compétitions Guadeloupe, Martinique et Saint-Martin.
– C’est sur un terrain privé et j’ai pas trouvé l’entrée.
– Bon, oublie tout ça, j’ai le spot de tes rêves. Viens !
Aussitôt, spad sur l’épaule, le vttiste grimpa sur le dos de l’oiseau comme une souris affamée sur un garde-manger. Dans son coin, le jardinier continuait à tailler la haie, tranquillement, il n’avait rien vu ni rien entendu.

Porté par les vents alizés venus du grand large, le drôle d’équipage survola tour à tour les magnifiques plages de sable fin bordées de falaises ocres, les collines arides parsemées de cactus cierges et les fonds de vallée où paissent quelques boucs efflanqués. Mais le vttiste était ailleurs. Il ne vit pas cette mer turquoise dont l’écume ressemblait à des nuages blancs échoués sur le rivage, ni ces nombreuses voiles multicolores dansant sur les vagues tièdes, ni ces corps fanés exhibant leur bronzage intégral, ni ces villas opulentes entourées de murs infranchissables, ni le front de mer de Marigot où il fait pourtant bon consommer le mythique ” bois bandé ” à l’ombre d’un parasol. Non, il était ailleurs car depuis un moment son bras gauche lui faisait mal. Alors il changea son vtt d’épaule.

– C’est encore loin ?
– Sois patient !
– Tu sembles très bien connaître cette île, Pélican !
– Nous étions parmi les premiers occupants de ces rivages. Nous avons vu arriver tout d’abord les Arawaks, ces tribus paisibles, massacrés plus tard par les belliqueux indiens caraïbes. Puis un jour de grande tempête, sont arrivés les terribles hommes blancs. Aussitôt, ils ont exterminés tous les indiens. Puis, non satisfait, ils se sont battus entre eux. Mais, fatigués de guerroyer pour la possession de l’île – un coup à toi, un coup à moi – français et hollandais décidèrent de se la partager. Et pour procéder au partage, deux coureurs à pied furent choisis et mis dos à dos, en un même point de la côte. Ils devaient parcourir chacun un demi tour de l’île. Leur point de rencontre et leur point de départ serviraient à tracer une ligne droite faisant frontière. Et sais-tu qui a été le plus rapide, donnant ainsi les 3/4 de l’île à sa nation ? demanda le pélican.
– Non, fit le vttiste.
– Le français ! Cela t’étonne ?
– Son capitaine l’avait sans doute menacé d’aller compter les dents des requins s’il traînait. L’histoire a oublié son nom. Aussi moi je veux bien refaire le partage aujourd’hui et en vtt. – Le résultat ne sera sans doute pas le même… Vttiste !
Après quelques secondes, le pélican repris sur un ton plus grave :
– Mais le pire sur l’île, hélas, était encore à venir ! Pendant deux siècles, des milliers d’hommes furent débarqués, chaînes aux pieds, en provenance des côtes africaines. La douce caresse des vents alizés ne consolera jamais cette souffrance inhumaine.
Le vttiste n’écoutait plus. Il était inquiet car le ciel s’assombrissait et il serra son vélo fort contre lui. Une décharge électrique au milieu des nuages d’orage, si elle pouvait ressouder les micro-fêlures de son cadre, risquait de déplumer fatalement sa monture.
– Aujourd’hui Saint-Martin est toujours coupée en deux, poursuivit le pélican, insouciant. Cette situation satisfait beaucoup de monde. Moi par exemple, je m’en mets plein la poche en partie hollandaise et une fois par mois je vais à la conserverie des assedics en partie française prendre du pognon salé.
– Du poisson salé, tu veux dire.
– Tes neurones tournent plus vite que tes jambes…Vttiste !
Le vol dura encore quelques minutes. Les gros nuages gris semblaient contourner l’île.
– Nous sommes arrivés, dit le pélican.
Le vttiste écarquilla les yeux.
– Mais je ne vois rien, si ce n’est de l’eau à perte de vue.
Au même moment, l’oiseau effectua un virage serré sur sa gauche déséquilibrant ainsi le vttiste.
– Regarde, dit-il, voici maintenant Philipsburg au fond de sa baie.
Mais le regard du vttiste était fixé droit devant sur une falaise abrupte qui se rapprochait dangereusement.
– Tu ne vas pas me laisser tomber sur ces rochers, Pélican ?
– C’est la presqu’île de Fort Amsterdam qui protége la ville. Et c’est notre terminus.
Et aussitôt il commença à piquer au grand désarroi de son passager affolé.

Soudain, de derrière la falaise, au large des récifs, commença à apparaître la longue silhouette blanche d’un navire immobile. A la simple vue de la proue élancée, le coeur du vttiste, déjà prêt à exploser, s’accéléra encore. “C’est incroyable !” pensa-t-il, fasciné par cette apparition inattendue. “Il est beau comme une sirène endormie sur l’eau et scintille telle une perle précieuse échappée de sa coquille ! C’est autre chose que ces immeubles flottants ancrés tous les matins à Pointe Blanche.”
Le pélican était silencieux. Il connaissait trop bien ce refrain. La vue du Norway, au mouillage à Great Bay, leur faisait à tous le même effet.
– Connais-tu l’histoire de ce paquebot transatlantique ? lui demanda le vttiste d’une voie chargée d’émotion.
– Peut m’importe. Je vais te déposer sur le pont arrière. A cette heure-ci le paquebot est désert. Les touristes sont à terre en train de faire du shopping et les hommes d’équipage se reposent. Tu as deux heures pour rider ensuite je reviens te prendre. Le vttiste aurait préféré plus. ” Le France “, grand comme un arrondissement de Paris et haut comme la Tour Effel, regorgeait de charmes cachés.
Le parcours débuta au milieu des transats qui bordent la piscine arrière. Ensuite le vttiste avala des kilomètres de couloirs lustrés, ouvrant de-ci de-là quelques portes capitonnées. Derrière, salons et cabines étalaient ostensiblement leur faste mondain. Dopé par le décor somptueux de ce mythe flottant à l’âme immortelle, le vttiste euphorique réussissait tout ce qu’il tentait : les virages en épingles au bout des ponts extérieurs, la plongée dans les escaliers métalliques, les franchissements des bas de porte, la traversée du bar en surfant sur l’arête du comptoir, la descente en spirale de l’escalier de la salle à manger, le demi-tour sur la roue avant au milieu de l’étroite piste de danse, et pour finir un water-jump dans la piscine du pont avant avec prise d’élan par dessus le bastingage. ” Alors Pélican… il est où le prétendu vttiste ? ” dit l’homme en regardant l’oiseau posé maintenant sur le mat radar.

Le jour déclinait lentement. Une lumière douce orangée enveloppa le paquebot. Au loin les navettes, de retour des îles Saba et Saint-Barth, se rapprochaient peu à peu. Sur la côte les immenses néons clignotants des casinos tissaient leurs toiles de lumière, où viendraient se prendre dans un instant de nombreux touristes fortunés. ” C’est l’heure, allons-y ! ” fit le pélican.

Quelques minutes plus tard, l’homme retrouvait sa terrasse d’hôtel, déserte. Le jardiner était parti.
Le pélican fixa le vttiste :
– Tu me dois 400 USD ! ” dit-il.
L’homme sursauta :
– Dis donc, Pélican, y’a pas écrit ” Oncle Sam “, là ! dit-il en désignant son front d’où perlaient encore quelques gouttes de sueur.
Amis vttistes, si un jour comme ce rider, vous allez à Saint-Martin, méfiez-vous des pélicans voraces qui vous vendent à prix d’or des rêves luxueux inutiles mais aussi de ce que l’on vous y sert à boire.

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