Quand le bus Iveco de la ligne B681 de Car Postal referme ses portes automatiques, dans un bruit d’air comprimé, puis redémarre en nous laissant sur le bord de la route, vous vous dites :
Que c’est beau !
Que c’est haut !
Qu’il souffle à décorner n’importe quelle Hérens !
Qu’il fait bigrement froid !
Qu’il commence à grésiller !
Qu’il ne va pas tarder à neiger !
Et puis, vous prenez conscience qu’après toutes ces années de VTT, vous avez atteint le bout du bout du Valais. Le dernier mètre de son dernier hectomètre de son dernier kilomètre. Que plus loin, c’est Uri. Qu’après tout ce temps passé en selle et en chemins, vous êtes, non pas au bout de l’histoire, mais au bout du territoire. Et que, parmi tout ce que le Vieux-Pays compte de sentiers, vous avez sous vos roues, non pas le dernier, mais le plus excentré. Alors, vous cliquez une pédale, puis les deux et vous commencez à rouler. Vous rejoignez rapidement Gletsch et ce Rhône qui n’a encore de fleuve que le nom. Ensuite, comme lui, vous filez lentement vers l’Ouest, à travers les premiers paysages austères et sauvages de ce généreux pays qui va encore vous prêter, pour quelques heures, un sentier de cet incroyable réseau que des hommes bien avisés, avant vous, ont tracé pour vous permettre de rouler.
Et petit à petit, sans savoir pourquoi, vous souriez …
Quand le vélo postal rencontre enfin sa maman à la gare Matterhorn-Gothard-Bahn d'Oberwald, l'émotion est palpable.
Autre sentiment, tout aussi palpable, celui du froid ressenti au départ d'un Col de la Furka battu par le vent glacial et le grésil.
L'étonnant labyrinthe sommital dans lequel le chemin sinue est un peu compliqué à appréhender avec les mains gelées et le reste du corps crispé par le froid pénétrant.
Chacun gère cette mise en route à sa manière, en essayant surtout d'éviter la chute, même anodine, tant ses effets sur nos corps congelés semblent effrayants.
Heureusement, l'itinéraire est connu des bikers, et les lignes déjà tracées, souvent visibles. Ce qui évite d'avoir à trop improviser.
Après l'enchevêtrement morainique de Rossbode, nous arrivons rapidement sur la première crête surplombant le vallon du Muttbach, tout premier affluent du Rhône naissant.
Cernés de bourrasques, de grésil et de voiles gris envahissants, l'ambiance est à la fois grandiose et très pénétrante.
Sortes de giboulées d'octobre, les vagues de froid déferlent, poussées par le puissant et turbulent vent du Nord qui entre par le Grimsel.
Dans cette atmosphère très contrastée, nous profitons de chaque brèves éclaircies, à défaut de parler de véritables moments de soleil.
Cerise sur le gâteau, les eaux d'écoulement localement regelées nous incitent à rouler avec doigté et prudence.
Et à mettre tous les pieds nécessaires pour en gérer les pièges plus ou moins visibles.
Une fois la ligne du Dampfbahn (trains à vapeur) rejointe, nous profitons de sa piste parallèle pour augmenter le rythme et filer en douceur vers Gletsch.
En douceur, mais en évitant les pièges, surtout ceux, humides, qui pourraient péjorer encore notre sensations de froid mordant.
En croisant la route du col de la Furka, nous croisons aussi les nouvelles entrées neigeuses en provenance de son voisin, le Grimsel.
Dans ces conditions, c'est un peu compliqué d'admirer la naissance de notre fleuve nourricier, le jeune Rhône, dévalant de la falaise soutenant son glacier.
Notre principale motivation étant de perdre de l'altitude et d'accéder à des contrées plus ensoleillées.
Gletsch en vue ne nous dispense pourtant pas de gérer les derniers pièges du tracé.
Y compris, ceux élevés par les ouvriers qui travaillent avec mérite sur l'ancienne ligne de chemin de fer.
A marches d'escaliers glissantes, prudence redoublée !
Première digue sur un Rhône encore juvénile, celle de Glestch ne doit rien au controversé projet de Rhône 3.
Pour quitter Gletsch autrement qu'en bitume, notre chemin choisit de grimper légèrement en direction de Berne et du Grimsel.
Parfait pour se réchauffer et découvrir une perspective extrêmement appétissante sur la suite.
Appétissante, mais, elle non-plus, loin d'être pavée uniquement de bonnes intentions.
Ensuite, aux affres du chemin des gorges de St.Niklaus, nous préférons le charme discret du toboggan d'Oberwald, entr'aperçu, le jour précédent, en pédalant vers le Grimsel.
Bonne pioche ! Certes engagé et plutôt virevoltant, ce « wanderweg » forestier se révèle parfaitement « bikable ».
Parfois insolite, souvent velu, mais bien plus roulable qu'on ne pourrait le penser à première vue...
... surtout, une fois la route de la Furka recroisée.
Le franchissement du pont de la ligne Matterhorn-Gothard-Bahn sur le tumultueux Rätischbach nous ouvrent finalement les portes de la banlieue nord d'Oberwald.